Mesurer les inégalités économiques suppose de choisir ce que l’on observe, avec quel outil, et sur quelle échelle de temps. Derrière chaque indicateur se cache une définition implicite de ce qui compte : le revenu, le patrimoine, les conditions de vie. Selon le curseur retenu, le diagnostic change radicalement.
Patrimoine et revenu : deux lectures très différentes des inégalités
La plupart des débats publics se concentrent sur les écarts de revenu. Les déciles, le coefficient de Gini et la courbe de Lorenz occupent le devant de la scène parce qu’ils s’appuient sur des données fiscales collectées régulièrement par l’Insee ou Eurostat.
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Le patrimoine raconte une autre histoire. Selon le World Inequality Report 2026, publié par la World Inequality Lab, les 10 % les plus riches détiennent environ les trois quarts du patrimoine mondial, tandis que la moitié la plus pauvre n’en possède qu’une fraction marginale. Un ménage peut afficher un revenu disponible médian et rester très éloigné de la propriété immobilière ou de la capacité à transmettre un capital.
Un indicateur de revenu seul sous-estime donc les écarts d’actifs, de logement et d’héritage. Pour saisir l’ampleur des inégalités, il faut croiser les deux dimensions, ce que peu de tableaux de bord nationaux font encore de manière systématique.
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Coefficient de Gini et courbe de Lorenz : portée et angles morts
Le coefficient de Gini résume la distribution des revenus en un seul chiffre, compris entre 0 (égalité parfaite) et 1 (un seul individu concentre tout). C’est sa force et sa limite. Deux pays peuvent afficher un Gini identique avec des structures d’inégalités très différentes : l’un avec un écart marqué entre les extrêmes, l’autre avec une classe moyenne laminée.
La courbe de Lorenz, dont le Gini est dérivé, offre une représentation graphique plus riche. Elle trace la part cumulée des revenus détenue par chaque fraction de la population. Plus la courbe s’éloigne de la diagonale d’égalité parfaite, plus la concentration est forte.
Ce que ces outils ne captent pas
Ni le Gini ni la courbe de Lorenz ne distinguent la nature des revenus. Un euro de salaire et un euro de dividende y pèsent le même poids, alors que leur origine et leur stabilité diffèrent. Les revenus du patrimoine sont plus concentrés que les revenus du travail, ce qui modifie l’interprétation selon le périmètre retenu.
Ces indicateurs sont aussi aveugles à la taille du ménage. Un revenu de 3 000 euros pour une personne seule et le même montant pour un couple avec trois enfants n’offrent pas le même niveau de vie. C’est pourquoi l’Insee calcule un niveau de vie par unité de consommation, en pondérant chaque membre du ménage. Cette correction change sensiblement le classement des ménages dans la distribution.
Rapport interdécile et déciles : mesurer la dispersion des revenus
Le rapport interdécile D9/D1 compare le seuil de revenu au-dessus duquel se situent les 10 % les plus aisés (D9) au seuil en dessous duquel se trouvent les 10 % les plus modestes (D1). Il donne une image concrète de l’écart entre le haut et le bas de la distribution.
Son avantage : il est simple à communiquer. Son défaut : il ignore tout ce qui se passe aux extrêmes. Les revenus du centile supérieur, ceux qui ont le plus progressé dans de nombreux pays ces dernières décennies, n’apparaissent pas dans ce ratio. Deux sociétés avec le même rapport D9/D1 peuvent présenter des niveaux de concentration très différents au sommet.
- Le rapport D9/D1 mesure l’écart entre le neuvième et le premier décile, mais laisse de côté les ultra-hauts revenus.
- Le rapport D5/D1 isole la moitié basse de la distribution et renseigne sur la pauvreté relative par rapport au revenu médian.
- Les parts de revenu détenues par le top 1 % ou le top 0,1 % complètent le tableau en captant la concentration extrême, souvent alimentée par les revenus du capital.
Parité de pouvoir d’achat et comparaisons internationales
Comparer les inégalités entre pays suppose de convertir les revenus dans une unité commune. Le World Inequality Report 2026 privilégie la parité de pouvoir d’achat plutôt que les taux de change courants. Un même revenu nominal n’offre pas le même accès aux biens et services selon le coût de la vie local.
Sans cet ajustement, un pays à bas coût de la vie apparaît artificiellement plus pauvre qu’il ne l’est en termes de consommation réelle. En revanche, la parité de pouvoir d’achat repose sur un panier de biens standardisé qui ne reflète pas toujours les habitudes de consommation locales. Les données disponibles ne permettent pas de conclure que cette méthode élimine tous les biais de comparaison.
Mobilité sociale et inégalités entre générations
Un instantané statistique, aussi précis soit-il, ne dit rien de la mobilité entre générations. Deux sociétés peuvent afficher le même Gini à un instant donné, mais l’une offre une forte probabilité de changer de décile d’une génération à l’autre, tandis que dans l’autre, la position économique des enfants reste largement déterminée par celle des parents.
La mesure de la mobilité intergénérationnelle s’appuie sur des panels longitudinaux qui suivent les individus et leurs descendants sur plusieurs décennies. Ces données sont plus rares et plus coûteuses à produire que les enquêtes transversales sur le revenu.

Des tableaux de bord multidimensionnels en expansion
Eurostat publie désormais des indicateurs qui regroupent revenus, caractéristiques des ménages, intensité du travail et garde d’enfants. Cette approche reflète un élargissement de la mesure des inégalités au-delà du seul revenu monétaire.
- Les conditions de logement (surpeuplement, précarité énergétique) complètent la lecture monétaire.
- L’accès aux services de santé et d’éducation modifie la perception du niveau de vie réel.
- L’intensité du travail au sein du ménage distingue les situations de sous-emploi subi de la pauvreté monétaire classique.
Aucun indicateur unique ne résume à lui seul l’état des inégalités. Le Gini mesure la concentration globale, le rapport interdécile isole les extrêmes relatifs, le patrimoine révèle des écarts que le revenu masque, et la mobilité entre générations évalue la fluidité d’une société. Le choix de l’outil oriente le diagnostic, et donc les politiques publiques qui en découlent. Garder ce filtre méthodologique en tête reste la première condition pour lire correctement n’importe quel chiffre sur les inégalités.

